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Jeunesse

La conduite des enfants et leur éducation chrétienne sont des sujets prégnants des bulletins paroissiaux.

Après guerre, le curé s'alarme de mauvaises habitudes : « Les enfants et les jeunes ont, en général, beaucoup trop d'argent de poche, ce qui contribue à leur éviter tout sacrifice et à démolir leur estomac et... leur volonté. Certains grands défauts ne sont pas combattus : égoïsme et donc jalousie, et donc manque complet de charité... Chez beaucoup manque de franchise et mensonge. (...) Beaucoup d'enfants se conduisent très mal, font et disent des choses dont les parents auraient honte s'ils le savaient. (…) Tous avouent qu'ils sont gâtés.» (1) Les parents sont fautifs, eux « qui sont les premiers éducateurs de leurs enfants » (2). Et à l'aube des années 60 - d'émancipation de la jeunesse -, le prêtre leur reproche un relâchement d'autorité : « Ne laissez pas trop “la bride sur le cou” ! On dit qu'il n'y a plus d'enfants! ne serait-ce pas parce qu'il n'y a plus de parents ? On dit que les enfants ne savent plus obéir ! Ne serait-ce pas parce que les parents ne savent plus commander ? Ne veillons pas seulement sur leur santé, mais aussi sur leurs jeux, leurs lectures, leurs relations... » (3) On veut un enfant docile, tenu, et bon élève ; son éducation « ne se fait pas sur la rue, dans le brigandage, la paresse et l'oisiveté, mais dans le travail sérieux, régulier, les loisirs contrôlés » (4).

L'Église est là pour assister les adultes dans leur tâche éducative.

Avec le catéchisme bien-sûr, mais aussi le patronage, pédagogique et ludique ; on y occupera les jeunes durant les congés d'été, de quoi rassurer les parents que cette longue période d'oisiveté inquiète : «  Deux mois et demi de vacances ! (…) Que vont faire mes enfants ? Que vont-ils devenir ? Traîner les rues et jouer sans surveillance ? ils n'apprendront rien de bon, au contraire. Demeurer toute la journée enfermés dans la maison pendant près de trois mois ? c'est impossible et ils seront insupportables. Les envoyer glaner dans les champs ? C'est bien, mais encore faut-il savoir ce qu'ils y font - et ils ne peuvent pas glaner tous les jours. Sortir avec eux ? C'est bon le dimanche et une ou deux fois par semaine - quand c'est possible - mais que feront-ils le reste du temps ? » (5)

Il y a également la bibliothèque paroissiale : les enfants « y trouveront des livres très intéressants, récréatifs, éducatifs et instructifs : romans de la comtesse de Ségur, romans cinématiques, la collection de Léon Ville (6). (…) Ils se formeront... et ils ne mettront pas vos nerfs à l'épreuve. L'amusement des enfants, c'est la tranquillité des parents » (7).

Enfin, autre soutien et non des moindres : la Jeunesse Agricole Catholique (8). La JAC aidera à encadrer et détourner des tentations une population juvénile « si sollicitée par les plaisirs et les loisirs malsains » (9).

 

Paroisse

Les Téteghémois sont « de braves gens » (10). La paroisse « est chrétienne dans son ensemble mais la foi (…) est chez beaucoup un peu endormie... ; elle manque d'activité et de réalisation dans la vie pratique » (11) - le curé le voit aux sièges vides à l'office et le déduit sans doute des confessions. Il se définit comme le « pasteur et directeur (des) âmes, mais aussi un ami » (12) ayant à cœur de visiter toutes les maisons du village (13).

Le prêtre exerce une autorité morale, sûr encore de son influence sur les habitants ; l'ascendant du clergé déclinera à partir des années 60.

Il sermonne comme un père, avec le lyrisme des prêcheurs : « Passagers d'un jour sur l'océan de ce monde, votre barque vogue-t-elle vers le vrai but à atteindre, vers le ciel à conquérir ? Reprenez bien en main le gouvernail de votre âme, faites le point et d'un regard clair, d'une volonté ferme, rectifiez votre direction, cherchant la voie parfaite de l'amour de Dieu et du prochain. » (14)

Il apeure les égarés de la communauté paroissiale, leur faisant craindre - c'est son rôle - le Jugement dernier : « Heureux les gens qui sont sûrs de leur éternité parce qu'ils vivent comme ils désirent mourir, sans hypocrisie ni mensonge, à l'égard de leur Dieu. Quant aux autres, je les aime tout autant et peut-être plus, en les plaignant amèrement. Il y en a, hélas ! qui se sont mis dans une situation inextricable, d'autres qui, par négligence surtout ou par aveuglement, risquent leur éternité. » (15)

Il culpabilise les infidèles, comme ici, après la suppression par l'Évêché d'une messe dominicale trop peu fréquentée : « Cela doit nous faire réfléchir tous : si la messe de 7 heures est supprimée, c'est la faute de tous les chrétiens qui ne le sont qu'à demi... et encore ! » (16)

 

Politique

Un dimanche de décembre 1932, lors d'une cérémonie officielle de distribution de récompenses aux sociétaires de jardins ouvriers, primés par catégorie : ouvriers, commerçants, artisans, le curé vante l'intérêt social d'une œuvre qui « offre un magnifique terrain d'union des classes » (17). Le symbole d'une conciliation possible dans une France en crise, entrée en dépression, où règnent un mécontentement général et une instabilité politique.

Après la chute du 2e cabinet Blum, le 8 avril 1938, marquant la fin du Front populaire (18), le bulletin paroissial grossit dans un tableau au titre moqueur l'échec économique de la Gauche au pouvoir. Il omet les conquêtes sociales.

Le ton change après la guerre. C'est avec bienveillance que le desservant de Téteghem accueille le gouvernement Gouin (19) où sont entrés huit communistes (20). Parlant de Jésus, il évoque positivement leur présence : « Le Christ fut l'un d'entre nous, un homme du commun... Et quand il maniait le rabot, comme un artisan de village appliqué à son métier, il n'était même pas un chef ouvrier mêlé à la politique de son temps, comme ceux dont nous pouvons être fiers chez nous, en 1946. » (21)

 

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 L'Écho paroissial, mai 1938

Prosélytisme

Le village a ses mécréants, qu'il faut convaincre : « Il faut essayer de convertir toutes les âmes avant le passage vertigineux dans la mort. Vous allez me dire : c'est l'affaire du curé. Eh bien ! non, le prêtre ne peut pas atteindre tout le monde. (…) Chacun de vous, par ses relations, son métier, son dévouement peut atteindre et pousser au bien des enfants, des femmes et des hommes à qui votre curé ne peut pas même parler - des anticléricaux radicaux, il en existe donc dans la commune - (…). Chacun de vous est responsable d'un morceau de la paroisse. » (22)

Le discours parfois résonne comme un appel à la croisade : « Nous sommes, nous les chrétiens, l'humanité nouvelle pour le Christ et ses combattants sûrs et énergiques. Nous devons lutter avec les armes de paix qui sont les nôtres, notre foi, notre espérance, notre charité, par tous les moyens mis à notre disposition : prière, presse catholique, cinéma catholique, groupements de piété, groupements d'action catholique. » (23)

 

Société

Les bulletins paroissiaux fustigent une époque trop vouée au temporel : « Tournés exclusivement vers le matériel, poursuivant uniquement le bien-être, nous avons fait fi de toutes les valeurs morales et spirituelles, nous avons perdu le sens de l'effort, du sacrifice, l'esprit de devoir » (24) ; trop adonnée aux plaisirs : « De nos jours, on veut des divertissements et on en abuse comme à toutes les époques de décadence. » (25) L'un d'eux est particulièrement rétrograde : «  Les fêtes de la ducasse ont donné à toutes les familles l'occasion de se retrouver et de s'amuser bien gentiment. La noce villageoise du lundi eut le succès attendu et a prouvé (…) qu'un retour au passé est souvent un progrès à notre époque où beaucoup s'imaginent qu'il faut avoir recours aux étrangers ou aux sauvages - le jazz - pour être heureux... Est-ce que nous n'avons pas tout ce qu'il faut dans notre riche patrimoine français et régional ? Si tant de gens sont avides de plaisirs et ne vivent que pour cela, n'est-il pas vrai que la joie n'existe guère et qu'on s'amusait bien mieux autrefois en des fêtes qui laissaient meilleur souvenir ? » (26) Le bal n'est pas aimé, qui est « si souvent le principal exercice du jour du Seigneur » (27). C'est une distraction périlleuse dont il faut se méfier : « Évitons de nous laisser entraîner chaque dimanche dans le tourbillon des fêtes et des bals qui nous font perdre le sens de la Vie. » (28)

Les bulletins blâment « une époque où l'on a perdu le sens de Dieu ! » (29)

Et aussi un temps trop cérébral, qui s'enorgueillit de la science et de la technique. Un curé écrit : « Dans notre monde, qui est bouffi de savoir et qui crève d'indigestion de science, il n'y a plus d'amour entre les hommes, (…) on s'excite à la haine et on recherche fébrilement, dans les laboratoires, le moyen d'être plus fort et de dominer sauvagement les autres. Alors moi aussi , conclut l'officiant, j'ai le droit d'avoir “la nausée” de ce monde » (30) - une allusion au roman de Sartre (31), et référence à un philosophe athée inattendue sous la plume d'un prêtre. Le propos fait songer au discours final du Dictateur : « Notre savoir nous a rendu cyniques, notre intelligence inhumains. Nous pensons beaucoup trop et ne ressentons pas assez. Étant trop mécanisés, nous manquons d'humanité. Étant trop cultivés, nous manquons de tendresse et de gentillesse. » (32)

 

Gérald Mennesson

 

 

1- Téteghem revit, n°35, octobre 1948.

2- Ibidem.

3- Semence, juillet 1959.

4- Idem, octobre 1955.

5- Idem, juillet 1950.

6- Auteur de livres d'aventures (1854 - 1948).

7- Semence, juillet 1950.

8- Mouvement français d'action catholique fondé en 1929, dissous en 1965 dans le mouvement rural de jeunesse chrétienne. Présent à Téteghem en 1932.

9- Semence, juin 1953.

10- Téteghem revit, n°4, janvier 1946.

11- Idem, n°11, août 1946.

12- Idem, n°40, mars 1949.

13- 1 611 habitants (485 maisons) en 1936 ; 1 239 en 1946 ; 1 536 en 1954.

14- Téteghem revit, n°26, décembre 1947.

15- Idem, n°19, mai 1947.

16- Semence, novembre 1959.

17- L'Écho paroissial, décembre 1932.

18- Coalition des partis de gauche (radicaux, socialistes et communistes) victorieuse aux élections législatives de 1936 (26 avril - 3 mai).

19- Gouvernement Félix Gouin (26 janvier - 12 juin 1946), une formation tripartite (SFIO, PCF, MRP).

20- Vice-président du Conseil : Maurice Thorez ; cinq ministres : François Billoux, Laurent Casanova, Ambroise Croizat, Marcel Paul et Charles Tillon ; deux sous-secrétaires d'État : Auguste Lecœur et Marius Patinaud.

21- Téteghem revit, n°5, février 1946.

22- Idem, n°2, novembre 1945.

23- Semence, juin 1954.

24- Les brochures paroissiales, février 1942.

25- Téteghem revit, n°14, décembre 1946.

26- Idem, n°34, août-septembre 1948.

27- Idem, n°39, février 1949.

28- Semence, février 1955.

29- Téteghem revit, n°46, novembre 1949.

30- Semence, mars 1951.

31- Jean-Paul SARTRE, La Nausée, 1938.

32- Charlie CHAPLIN, Le Dictateur, 1940, film sorti en France en 1945.